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2014-05-02T05:43:19+02:00

"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard

Publié par undetension

"Je crois avoir quelque paternité dans la réapparition bénéfique du terme « social-démocratie » dans le débat public. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle et s’interroger sur ce qui peut en résulter. Curieusement, c’est un débat franco-français. Dans aucun autre pays on ne s’interroge sur la distinction entre socialisme et social-d démocratie, pour la bonne raison que c’est exactement la même chose. C’est à Karl Marx que l’on doit de connaître les conditions de naissance du mot « social-démocratie ». Dans le petit livre intitulé « le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte », il rappelle l’émergence de courants et d’auteurs socialistes en France. Et il décrit l’un des plus importants d’entre eux, Pierre Leroux, acharné à défendre la cause du peuple, qui prend la forme du socialisme, et la cause du droit, qui prend celle de la démocratie. C’est pour assurer la convergence profonde des deux causes, raconte Marx, observant la France, que fut créé le terme de « social-démocratie ». En 1889, pour préparer le centième anniversaire de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », Jean Jaurès arriva à susciter la recréation de l’Internationale (disparue entre-temps). Elle s’appellera la IIè Internationale socialiste, mais ses partis membres, allemand, autrichien ou suédois, gardèrent le nom de sociaux-démocrates qu’ils ont conservé jusqu’à aujourd’hui.

"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard

La cause est donc entendue. Dès l’origine, les deux termes de « socialisme « et de « social-démocratie » sont synonymes. Mais à l’époque les partis socialistes sont tous ralliés à un marxisme rigoureusement étatiste et centraliste, sous l’influence de théoriciens comme Karl Kautsky. En France, c’est Jules Guesde, l’adversaire de Jaurès, prophète d’un marxisme très orthodoxe, qui impose cette ligne. Le socialisme français, à mon sens, ne s’en est jamais remis.

"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard
"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard

L’exemple suédois

Il fallut un siècle et deux guerres mondiales pour sortir de cette situation : le corps de doctrine autour duquel le vaste mouvement de colère contre le capitalisme né dans le monde ouvrier avait fait son unité était impraticable. Sa radicalité en faisait un rêve futuriste dangereux, rendait sa réalisation impossible autrement qu’au prix d’une grande violence, pérennisée par l’oppression policière. Le chemin fut long.
En 1919-1920, Lénine, un des chefs du Parti ouvrier social-démocrate russe, qui vient de consolider son pouvoir en Russie, demande à ses collègues de l’internationale de suivre les mêmes méthodes que lui pour parvenir au « pouvoir de la classe ouvrière ». La totalité des partis membres sauf deux rejettent l’idée à des majorités écrasantes. Seule l’Italie voit une grosse minorité, plus d’un quart du Parti, faire scission et créer le Parti communiste italien. Le cas inouï et unique est celui de la France : au congrès de Tours, en 1920, le Parti décide à 80% de se transformer en Parti communiste.
En réaction aux conditions posées par Lénine, le texte de la IIè Internationale confirme l’absolue priorité que les socialistes donnent à la préservation de la liberté, et rejette l’analyse selon laquelle les libertés constitutionnelles seraient factices parce que bourgeoises lorsque la société demeure capitaliste. Distincts désormais des partis révolutionnaires, les partis socialistes décideront de changer profondément la doctrine socialiste. Ils le feront en général progressivement et discrètement. Mais dans trois cas la modification a pris la forme d’
une crise.

"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard

En 1931, dans la monarchie suédoise qui comportait un Parlement consultatif où siégeait un groupe de députés s’appelant « sociaux-démocrates » quoique ralliés à un marxisme pur et dur, le gouvernement réprima une grève de mineurs avec une brutalité inouïe. Le scandale fut tel que le Parti social-démocrate emporta la majorité absolue aux élections suivantes. Le programme, largement rédigé avec l’aide de l’Internationale, était ardemment collectiviste et nationalisateur. Mais au bout de six mois le gouvernement publia un étrange communiqué disant à peu près ceci : « Chers électeurs, la situation de la Suède est beaucoup plus grave et plus complexe que ce qui nous en avait été dit. Le programme sur lequel vous nous avez élu est manifestement inadapté. Nous l’abandonnons. Dans moins d’un mois nous vous tiendrons informés de nos nouvelles intentions. » Après des débats houleux, un texte bref affirma que la première priorité pour la Suède était la démocratie politique, donc constitutionnelle, et que la seconde priorité était la démocratie sociale. « Quant au système économique, nos proches voisins soviétiques sont passés à l’expérimentation systématique des orientations qui avaient nos faveurs. Mais les résultats ne sont guère convaincants. Nous nous en tiendrons pour le moment à limiter la brutalité sociale de l’économie de marché, à laquelle nous ne connaissons pas de substitut. » Armés d’un tel programme, les socio-démocrates suédois ont gagné toutes les élections suivantes, tenu le pouvoir quarante-quatre ans et profondément transformé leur pays. Aujourd’hui, la Suède est l’un des pays les plus prospères et les plus sociaux de la planète, sa compétitivité est sans égale et le niveau de sa protection sociale très élevé.


De Bad Godesberg à Madrid


Le deuxième choc est venu d’Allemagne. En 1945, la reconstruction du SPD se fait dans la dignité retrouvée. Aucun de ses dirigeants n’a soutenu le nazisme, presque tous ont été emprisonnés, beaucoup ont été tués. Cet honneur revenu a quelque chose de sacré, qui s’étend à la doctrine, celle d’avant 1933. Mais très vite arrivent de l’est, et en masse, des militants, des cadres politiques et des intellectuels qui fuient le communisme. Leur message est clair : l’appropriation collective des moyens de production conduit à la dictature. Du coup, pendant près de deux ans, l’immense SPD –1 million de membres à comparer avec les 100 000 du parti français- connaît un débat interne d’une rare intensité qui se termine au congrès de Bad Godesberg, en 1959, par la récusation de la collectivisation des moyens de production et d’échange, l’acceptation explicite de l’économie de marché, et l’adoption d’un projet de société intitulé économie sociale de marché et visant la correction sociale des injustices de ladite économie. Aujourd’hui, l’Allemagne est l’un des pays les plus prospères et les plus sociaux au monde.

"Moi, social-démocrate" (1/2) par Michel Rocard

La troisième expérience vint d’Espagne. Né du temps de la République, le Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE, était lui aussi vigoureusement marxiste. Pendant les années franquistes, il se radicalisa. Vivant et ne se renouvelant qu’en exil, sa direction, liée en outre au Parti communiste par les nécessités de la résistance, resta orthodoxe. Mais, à un congrès, toujours en exil, à Suresnes en 1974, les délégués élisent un nouveau secrétaire général, le jeune avocat Felipe Gonzalez, qui vient de l’ « intérieur ». Après la mort de Franco, Gonzalez comprend vite la nouvelle donne. « La droite espagnole, dit-il, n’a ni leader incontesté ni programme, elle se déchire, elle est déconsidérée. Nous gagnerons inévitablement en 1982. Je vais arpenter le pays pour l’en convaincre. Que les groupes de travail du Parti préparent le programme ! ». En mars 1979 se tient une séance homérique du bureau politique où Felipe Gonzalez apostrophe ses camarades : « Vous êtes marxistes, vous, moi pas. Je démissionne, mais je me présente au congrès suivant, avec un autre programme. Nous ne ferons pas comme les Français. » C’était une allusion au programme commun de la gauche signé en France en 1972 entre le PC, le PS et les radicaux de gauche. Felipe Gonzalez avait été élu en 1974 avec 98% des mandats. Il est réélu en octobre 1979 sur son nouveau programme avec 53%. Le Parti change de nom. Le mot de « social-démocratie » n’apparaît pas dans les débats. Mais le PSOE proclame la renonciation à toute perspective révolutionnaire, l’acceptation de l’économie de marché, la négociation sociale comme l’un des instruments de la transformation de la société et le devoir du Parti de réguler un capitalisme instable et d’en corriger les injustices sociales.
Ce troisième changement fit un effet énorme, non seulement en Espagne où le PSOE prit la majorité en 1982 et gouverna douze ans, mais dans toute l’Internationale, et notamment au Portugal voisin. C’est peut-être en Italie que l’écho fut le plus fort. Dans cet étonnant pays, le Parti socialiste local était en pleine décomposition pour cause de corruption, et c’est l’immense Parti communiste italien qui subtilement, discrètement, progressivement se transforma en une vraie force démocratique à l’image allemande ou scandinave. Lorsque l’idée de changer de nom s’imposa –celui de « Parti communiste » était lourd- il choisit « Parti de gauche », et même pas « social-démocra
te .» (à suivre)

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