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2014-05-04T08:11:50+02:00

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

Publié par undetension

(suite et fin)

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

L’exception française


Au milieu de ce maelström, la France est stupéfiante. Lorsqu’en 1920 à Tours le Parti socialiste (Section française de l’Internationale ouvrière, S.F.I.O.) se transforme en Parti communiste, 20% de minoritaires le refusent. Léon Blum est leur porte-parole. Il annonce l’évolution dictatoriale future et proclame : « Nous garderons la vieille maison ». Mais dans son discours d’adieu, il réaffirme sa fidélité à l’idée de nationaliser les moyens de production et d’échange. Il ose même, se souvenant sans doute de ce que la traduction correcte en français du mot allemand diktatur est « hégémonie », citer la dictature du prolétariat en affirmant qu’elle peut être conçue démocratiquement. Bref, ces socialistes français, comme la majorité de l’Internationale, réaffirment leur attachement prioritaire à la liberté et à la démocratie, mais ils ne réexaminent pas de ce point de vue la doctrine économique du socialisme. Cette scission a laissé les socialistes français malheureux et affaiblis. Pendant l’entre-deux-guerres, ils rêvent de refaire l’unité et préservent un corps de doctrine et un langage compatibles avec une alliance de gauche. Le Parti communiste donne d’abord la priorité au combat contre les socialistes. Mais l’arrivée au pouvoir du nazisme change la donne. Un accord électoral est conclu qui débouche sur le Front populaire. Le rapprochement s’approfondit ensuite lorsqu’en 1941 les communistes entrent dans la Résistance. En 1944-1945 une commission socialiste française travaille à la réunification. Mais en 1947 le Parti chasse de sa direction Léon Blum, suspect de vouloir entreprendre une révision doctrinale dont l’évolution de l’Internationale donnait l’exemple.

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

C’est ainsi qu’un doctrinaire marxisant nommé Guy Mollet, digne successeur de Jules Guesde, devint secrétaire général en réaffirmant les Tables de la Loi.
En dépit d’une doctrine très à gauche, le Parti se déconsidéra par sa participation aux guerres coloniales en Indochine et en Algérie. Il traduisit son antisoviétisme nécessaire et légitime en un anticommunisme interne absolu. Mais il ne mena aucune réflexion sur l’amélioration de la gestion de l’économie capitaliste par des socialistes. Puisqu’il s’agissait de renverser le capitalisme, pourquoi chercher à l’améliorer ?Pour maintenir son autorité, Guy Mollet insista sur la pureté doctrinale. C’est lui, avec ses équipes, qui engagea le combat contre le ralliement des Partis socialistes à l’économie de marché. C’est lui qui entreprit de distinguer sociaux-démocrates et socialistes, ce que personne n’avait jamais fait jusque là, pour incriminer tout spécialement les Suédois, puis plus tard les Allemands pour la « faute » de Bad Godesberg. En 1962-1963, il osa encore traîner en commission nationale des conflits du Parti trois militants socialistes, André Chandernagor, futur ministre de François Mitterrand, Michel Pezet, futur patron de la Fédération des Bouches du Rhône, et Eric Hintermann, futur ambassadeur de François Mitterrand, pour s’être publiquement déclarés sociaux-démocr
ates !

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

Ainsi s’explique l’émergence à gauche, à côté du PCF et de la SFIO, d’un milieu politique important fait d’intellectuels, de syndicalistes, de citoyens qui, dans une très grande diversité, partageaient des convictions ardemment démocratiques, un anticolonialisme vigoureux, une orientation socialisante, une reconnaissance de l’économie de marché, un vif désir de pratique contractuelle et un extrême besoin d’analyser et de comprendre ce capitalisme qui nous avait vaincus pour pouvoir un jour le réorienter. Ces hommes et ces femmes ne pouvaient se reconnaître ni dans le PC ni dans la SFIO. C’est de ce milieu que vinrent les puissantes manifestations populaires contre la guerre d’Algérie. C’est aussi de là que vint plus tard mai 68, mouvement que ne comprirent ni ne suivirent la SFIO et le PC. Il y eut de tout là dedans : des partis politiques, la Jeune République, ancienne et modeste héritière du Sillon, le Rassemblement démocratique révolutionnaire de Jean-Paul Sartre, le Mouvement de Libération du Peuple, l’Union de la Gauche socialiste, le PSU, une aile radicale, des groupes institués de lecteurs de journaux de gauche (« le Nouvel observateur ») et surtout d’innombrables clubs. On se rencontra et on colloqua beaucoup…Nous fûmes successivement la gauche non communiste –c’était refuser notre identité-, puis la nouvelle gauche, alors que nous voulions réintroduire en France une pratique politique presque demi-centenaire ailleurs, enfin, par captation d’un terme inventé par deux journalistes pour décrire la CFDT, la « deuxième gauche ». Mais personne dans ce milieu n’osa proclamer ce que nous étions : les annonciateurs en France d’une vraie social-démocratie.

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

Le tournant de Mitterrand


Ce mouvement aggrava la déliquescence de la SFIO, qui se termina par une crise vécue en deux congrès, Issy-les-Moulineaux en 1969 et Epinay en 1971. Le Parti changea de nom pour retrouver celui d’origine –Parti socialiste-, puis se donna François Mitterrand pour premier secrétaire. Celui-ci, sachant fort bien l’histoire et connaissant la sensibilité dominante dans le Parti dont il devenait à la fois l’héritier et le chef, établit son autorité en faisant allégeance à la doctrine. Le Parti menait la lutte des classes, entendait constituer un front de classe, combattait pour la nationalisation des plus importants moyens de production et d’échange, et travaillait à la reconstruction de l’unité de la gauche au moins par alliance. Il récusait la participation de son prédécesseur –car François Mitterrand et son équipe s’acharnaient à présenter le Parti comme « nouveau », malgré le discours !- à la guerre d’Algérie, et il entreprit les négociations qui aboutirent à la rédaction du « Programme commun de gouvernement » de la gauche, programme chaudement nationalisateur.
Toute idée d’ouvrir une réflexion critique sur le corps de doctrine était condamnée. Pourtant la mouvance des clubs et du PSU, avec la participation de Pierre Mendès-France avait largement entamé le travail. Mais la légitimité de François Mitterrand et la préservation de l’unité de la gauche conduisirent les socialistes à continuer le combat contre les « sociaux-démocrates » coupables de s’être ralliés à l’économie de marché. Le Parti socialiste restait donc attaché à une définition du socialisme qu’il était seul à défendre en Europe et même dans le monde.
Sur la planète entière, on avait en effet admis que le socialisme s’était radicalement distingué du communisme et qu’il se voulait pour l’essentiel régulateur et correcteur d’une économie de libre entreprise. Partout sauf en France, où les traditions jacobines et étatiques propres à ce pays coloraient d’une confusion constante les leçons qu’on pouvait tirer du fait de gérer une économie capitaliste.
Le nouvel élan donné par François Mitterrand eut de très grandes conséquences. La première est que, malgré le discours du Parti, l’essentiel de la mouvance militante née hors du PC et de la SFIO finit par le rejoindre. Le socialisme européen influa de plus en plus sur les orientations et les discours du Parti. Un courant orienté dans ce sens émergea, que j’eus l’honneur de diriger et qui représenta longtemps un quart du Parti. La deuxième conséquence, c’est que le Parti vint au pouvoir. Désagréablement, les faits résistèrent à l’économie administrée. Trois dévaluations en moins de deux ans, d’énormes nationalisations sans aucun résultat économique ou social politique, l’aggravation du chômage et une balance des paiements en déroute réglèrent l’affaire, comme il était prévisible. François Mitterrand décida le changement d’orientation au printemps 1983 : troisième dévaluation, arrêt des réformes collectivistes, austérité budgétaire, maintien de la France et du franc dans le système monétaire européen. L’essentiel était décidé et pour longtemps. Malheureusement il ne fut pas nommé pour ce qu’il était. Présenté comme temporaire, il perdit to
ut effet pédagogique.

"Moi, social-démocrate" (2/2) par Michel Rocard

L’aveu de Hollande


La première avancée décisive se produisit en octobre 1981 au congrès de Valence, mais elle fut totalement occultée, les médias et les autres forces politiques ne s’intéressant qu’au fait qu’à Valence les socialistes avaient parlé de têtes à couper…L’empoignade eut lieu de nuit, en en commission des résolutions : étions-nous toujours en train de vouloir faire une révolution ? L’évidence ne montrait-elle pas le contraire ? C’est l’un des traditionalistes parmi nous, l’un des plus hostiles à la social-démocratie, Jean Poperen, qui formula la solution : bien davantage que par la révolution, c’est par le « compromis social » que l’histoire avance. Cette alliance de mots écartait la nécessité de la violence, abandonnait la perspective révolutionnaire, incorporait la négociation sociale, et rejetait l’idée que la transformation sociale doit être exclusivement de la responsabilité de l’Etat. Beaucoup était dit avec ces deux mots, sinon presque tout. L’appellation social-démocrate restait récusée, mais l’essentiel de ce qu’elle signifiait était validé. La commission retint l’expression à l’unanimité et le congrès vota sans faire attention, pas plus d’ailleurs qu’aucun commentateur.
Une étape avait pourtant été franchie. Non seulement le PS ne revint jamais en arrière, mais il s’habitua, de congrès en congrès, à oublier la lutte des classes, le front de classe, les nationalisations et même les formes les plus affirmées de l’économie administrée. Les mots d’ « économie de marché » et de « social-démocratie » faisaient toujours peur. Mais nos congrès traitaient de régulation cependant que le Parti intensifiait ses liens avec ses partenaires européens, qu’il retrouvait sans aucune difficulté de doctrine dans un commun groupe parlementaire « socialiste » au Parlement européen.
La période qui suivit ne fut guère glorieuse. Au lieu de s’attacher à la clarification nécessaire, les dirigeants principaux du Parti s’engagèrent dans un long combat pour la candidature à la Présidence de la République. Le Parti perdit trois élections présidentielles de suite et sombra dans la morosité. C’est dans ce climat que l’appareil intermédiaire, au fond, se rebiffa contre l’incurie des chefs. Une coalition de quelques secrétaires nationaux, appuyée sur quelques grands patrons de fédérations –des premiers secrétaires fédéraux-, entreprit de réécrire une déclaration de principe du Parti. Il y en avait eu quatre en moins d’un siècle : 1905, 1946, 1969 et 1990. On y suivait le déclin de l’espérance révolutionnaire, la volonté anémiée de collectiviser les moyens de production et d’échange, et le flou croissant des concepts. Jamais il n’y était question d’économie de marché.
La cinquième, votée discrètement en 2008, est de loin la plus cohérente. Le Parti reste et ne se définit pas comme social-démocrate, mais tout le reste est dit. Nous sommes des réformistes et visons à stabiliser et améliorer socialement l’économie de marché. Le journal « Le Monde » publia ce texte sur une page entière. Personne n’en parla. Quelques minoritaires exprimèrent une colère. Puis rien…
Le socialisme français était ainsi devenu pragmatique, sans vision ni principes. Il restait inhibé par les mots. Son propre nom, socialisme, se raréfia. Les termes d’ « économie de marché » ou de « social-démocratie » restaient déconseillés. On n’osait même plus nommer le capitalisme, de peur sans doute de susciter une réaction négative, puisqu’on était dedans et qu’on le gérait, sans arriver pourtant à le corriger aussi bien que les Suédois.
Dans ce contexte intellectuel et sémantique, le Président socialiste François Hollande se trouva soudain empêtré dans u imbroglio privé et public, au point que la presse lui demanda de dire enfin qui il était. Alors, sous les feux les plus lumineux de l’actualité, d’un seul mot, il leva enfin le séculaire malentendu : « Je suis social-démocrate »…Ainsi prit fin la tragédie identitaire du Parti sociali
ste de France."

Michel Rocard


Article paru dans le Nouvelobs du 20-02-14
 

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