- Vous qui n'accordez jamais d'interview, pourquoi avoir décidé de rompre le silence ?
- Parce que l'opinion publique est devenue folle, littéralement folle à lier.
- C'est-à-dire ?
- Elle réclame des sanctions exemplaires pour un jeune qui vole un fruit à l'étalage, elle se dit favorable aux maisons de redressement pour les mineurs petits délinquants, mais elle passe
l'éponge sur l'arnaque du siècle.

- Peut-être est-ce un ou deux ans trop tôt ?
- Non, rien n'arrivera. La résignation est totale et durable. Je suis personnellement sidéré pour l'apathie générale : il serait humain qu'un client ait envie de casser la gueule à son
banquier, en ce moment. Eh bien non. Même pas un pavé dans la vitrine.
- Il a peur de perdre ses économies ?
- Non, le plus souvent, il n'en a pas, ou peu. Mais il est pétrifié. Je crois que c'est surtout son job qu'il a peur de perdre. D'où cette acceptation tacite. Acceptation certes accompagnée de
souffrances intérieures, d'inquiétude pour l'avenir, de stress, mais inquiétude sourde, rentrée, sans relais médiatique : on peut dire que la partie est déjà gagnée pour les banquiers, le système
sera modifié a minima, à défaut de réaction de l'opinion publique.
- Avant de revenir à l'actualité, une question plus personnelle : pourquoi les titres de vos livres sont-ils si longs ?
- Parce que lycéen, j'avais découvert les films de Woody Allen avec « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander », et que depuis je vénère ce
réalisateur. Avouez que « Guerre et paix » donne moins envie de rire, comme titre. C'est juste un hommage, un clin d'œil. D'ailleurs, je travaille actuellement à un ouvrage qui pourrait
s'intituler :
Autrement dit, à la question cette crise est-elle la der des der ? La réponse à apporter est évidemment non. Et à la question cette crise est-elle la plus grave depuis 1929 ? Évidemment oui. ».
Bon, je reconnais que c'est aussi une manière d'attirer l'attention en prenant le contre-pied des autres ouvrages
économiques, et de mettre un peu d'humour dans un monde qui en manque cruellement.
- Merci pour ce scoop. Maintenant, nos lecteurs attendent surtout vos observations sur l'actualité brûlante : alors, ça y est la bulle financière a éclaté, le système bancaire semble soutenu
par les pouvoirs publiques, le G20 se réunit ce week-end, le plus dur est-il derrière nous ?
- Non.
- C'est inquiétant...
- C'est terrible. Pour l'homme de la rue, le virtuel est une donnée négligeable, y compris lorsque les chiffres atteignent les centaines de milliards de dollars.

Or, bientôt, le réel va frapper à sa porte, et lui mettre le moral dans les chaussettes.
- Sous quelle forme ?
- Multiples. On va dire pour simplifier que tous les ingrédients d'une crise économique majeure, mondiale, sont réunis.
1) Confiance perdue, les ménages vont moins consommer et déprimer le marché immobilier.
2) Les entreprises vont subir simultanément un triple choc :
baisse des commandes, à cause du premier point ;
baisse de leur valeur boursière, tout a commencé par là, en septembre ;
accès au crédit plus difficile et plus cher.
Il faudra donc licencier, mais ce ne sera pas suffisant pour enrayer la chute des profits.
C'est une spirale baissière : sachant que les entreprises vont gagner moins, les investisseurs boursiers anticipent les mauvais résultats en vendant leurs titres dès maintenant. Quand ce n'est
pas dans la précipitation pour régler leurs propres dettes, quitte à brader des joyaux.
Tous les clignotants sont alors au rouge : la demande est faible, et ne pousse pas à investir. Et quand bien même, comment investir, avec des actionnaires fantôme et des banquiers aux exigences
dissuasives ?
(à suivre)
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