Suite de l'interview de M. Kollinos, plus inquiet que la majorité des ses collègues sur les conséquences du krach boursier sur l'économie réelle. Dans la première
partie, il insistait sur l'importance du climat psychologique : les consommateurs n'ont pas le moral, et les entreprises voient leur valeur et leur activité se réduire comme une peau de
chagrin.


- Et au niveau des Etats ?
- Mauvaises nouvelles à la pelle également. Leur dette va fortement augmenter, dans un premier temps à cause des sommes colossales engagées pour sauver le système bancaire. Mais là aussi, une spirale négative va compliquer les choses : l'aggravation de l'état de santé du budget national dû à la crise boursière se doublera bientôt d'une baisse des rentrées fiscales due au ralentissement économique, inévitable. Ce sera le fameux effet de ciseau, tant redouté des économistes : baisse des recettes + hausse des dépenses. Les déficits des pays européens s'affranchiront des 3% de Maastricht dès 2009, et la pente sera longue à remonter après, pour repasser en dessous.
Où trouver les ressources d'une indispensable relance ? Mystère. Il va falloir s'habituer à un arrêt total ou quasi-total de la croissance. Et si relance il y a, parce qu'une fois de plus on décide d'aggraver l'endettement record, quels en seront les effets, au moment où le moral des acteurs économiques est au plus bas ?
- Pourquoi l'Allemagne traîne-t-elle des pieds ?
- Parce que la fourmi n'a pas envie de payer pour les cigales (France en tête, évidemment). L'Allemagne confectionne toujours un bas de laine lorsque l'économie tourne, utile en cas de panne. Or, le coup dur est là, les Allemands ont une cagnotte, ils sont les seuls, et les voisins qui avaient déjà les poches vides avant le krach lorgnent sur le magot teuton.
- On voit bien que les gouvernements arrivent à se financer à très faible coût. Pour combien de temps ?
- Le temps que durera la crise, ensuite les taux d'intérêt des bons du Trésor remonteront pour rester attractifs...Ce qui coûtera plus cher à l'Etat ! Autrement dit, on n'a pas fini de parler de dette publique !
- Et pour les ménages et les entreprises ?
- Il n'y a pas de secret, les banques prennent une commission à chaque fois qu'elles accordent un prêt : c'est la promesse d'un crédit cher, autrement dit défavorable à la croissance, pour longtemps.
- Concentrons nous sur les ménages.
- Puisque nous venons de parler de l'Etat, attendons nous à un scepticisme grandissant vis-à-vis des institutions. Abreuvés jusqu'à plus soif des discours sur le moins d'Etat, mieux d'Etat, des meetings politiques montrant du doigt les fonctionnaires, trop nombreux, privilégiés, inefficaces, des déclarations expliquant que l'Etat était en faillite, les citoyens ne comprennent pas de quel chapeau on sort miraculeusement -en quelques jours ! - des centaines de milliards d'euros.
De quel manuel d'économie on sort que la seule solution à la sortie de la crise, c'est L'ARGENT PUBLIC ! Une coordination des Etats et des banques centrales ! Une surveillance des marchés !
C'est le monde à l'envers : surtout que ceux qui mettent en œuvre ces plans ont été élus sur des idées économiques opposées ! Toujours assouplir, libéraliser, libérer, travailler plus, gagner plus, faire confiance au bon sens des marchés...Pas grave, nos gouvernants sont d'abord des pragmatiques ! Et puisqu'en regardant à leurs fenêtres, ils ne voient aucun signe de révolte, ils vont concocter un super méga programme genre sommet de la terre de Rio en 1992. Des envolées lyriques, des déclarations tonitruantes, des promesses de lendemains qui chantent...Mais où en est-on depuis Rio ? Cela fait pile dix ans que l'on attend que les USA ratifient le protocole de Kyoto ! Comme disait le rusé Pasqua, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. Attention, on va en être abreuvés.
Moi, je vous parie que le nombre de paradis fiscaux ne va pas diminuer. Le peuple n'ayant pas demandé que des têtes tombent (c'est une image, évidemment), les banquiers laissent sagement passer l'orage, restent muets, invisibles, absents des plateaux de télévision, mais indéboulonnables ; c'est la nouvelle caste des intouchables.
Le prix Nobel d'économie 2001, J. Stiglitz, l'a résumé ainsi :
« Il y a un trou dans le bateau et l'urgence est de le réparer...

...Mais il faut aussi changer de capitaine. Ce bateau est conduit par un alcoolique, qui nous mène encore droit sur les rochers.»

- Concrètement, que va-t-il se passer maintenant pour l'homme de la rue ?
- Ce qui va d'abord sauter aux yeux des européens, c'est davantage de chômage, moins de pouvoir d'achat, moins de projets d'investissement ou de consommation, l'augmentation de la pauvreté, des inégalités, et une inquiétude grandissante en voyant le mot RECESSION à la une des journaux.
Puis, je l'espère, la traduction en langage de tous les jours de la phrase « la seule solution à la sortie de la crise, c'est l'argent public », qui serait pour moi un cri du coeur du genre : « merde, le dindon de la farce, c'est moi : moi, contribuable, je vais être le seul à payer l'addition la plus salée de l'histoire, alors que je n'y suis pour rien, alors que je risque le licenciement, alors que mon pouvoir d'achat diminue etc...va-t-on un jour faire quelque chose pour que l'histoire ne se répète pas ? ». Cette prise de conscience de l'injustice, de la cruauté de cette situation, ce serait un premier pas vers une indispensable riposte sociale, à laquelle je ne crois guère.
Comme l'a résumé Jacques Julliard, « les pauvres sont requis de payer les dettes des riches et il semble que cela marche ». Et « les brigands se sont multipliés parce que, depuis quelque temps, l'entreprise-monde avait été convertie en entreprise de brigandage. Depuis quand ? Depuis que, le socialisme étant disqualifié, les riches n'ont plus eu peur des pauvres et se sont crus tout permis. On ne dira jamais assez le rôle de la police des mœurs capitalistes qu'a joué historiquement la menace du socialisme. Réinjecter de la morale dans le système ? Assurément, mais la seule qu'il comprenne vraiment : la riposte sociale. »
- Quelle genre de riposte ?
- Pas d'explosion sociale, mais des micro crises qui ne feront pas la une des journaux. Des tensions au sein l'entreprise, une montée de l'individualisme (pourtant déjà exacerbé), du « chacun pour soi », un climat social morose, des conflits là où l'on licencie, là où l'on devra travailler autant ou moins et gagner moins.
- La crise a-t-elle un impact sur les plus fortunés ?
- En valeur absolue, les grandes fortunes reposant principalement sur un portefeuille d'actions sont les principales perdantes de la crise actuelle. Certaines familles ont vu ou verront leur patrimoine perdre plus de la moitié de leur valeur. Mais ce qu'il faut regarder, c'est ce qui reste à la fin de mois. Et là, il n'y a pas photo : les super riches sont moins riches, mais ils restent en haut de l'échelle. Ils sont touchés au porte-monnaie, ils sont atteints psychologiquement, mais ils gardent leur premier rang dans la société et seront épargnés par les fins de mois difficiles. Un smicard sera davantage touché s'il perd son boulot, ou une classe moyenne si les impôts augmentent et les prix de l'immobilier chutent.
- Et dans les pays les plus pauvres de la planète ?
- La crise sera mondiale, donc non seulement ils n'y échapperont pas, mais les conséquences seront certainement encore plus dramatiques dans les pays en voie de développement. L'aide internationale va fatalement se réduire, et les égoïsmes l'emporter sur les solidarités.
Les entreprises chinoises et japonaises ne trouveront pas autant de clients aux Etats-Unis. Ces derniers vont être priés par l'Etat de payer davantage d'impôts et par leur banque de réduire leur endettement. Et il n'y a pas de marché de rechange : plus de deux milliards d'indiens et de chinois ne représentent qu'un sixième de la consommation des 350 millions d'américains. Ne parlons pas de l'Europe, nain politique et militaire et, depuis deux mois c'est sûr, nain monétaire et financier.
- Les Etats-Unis, justement...
- Ce qui attend M. Obama est digne des travaux d'Hercule : convaincre ses concitoyens d'épargner davantage, rien que cela, quel challenge déjà ! Et ce n'est pas tout : il n'y a pas que les particuliers qui sont endettés, les services publics aussi : la dépendance envers les débiteurs étrangers est extrême, et l'Etat n'est pas le plus mal en point. La protection santé menace à elle seule le pays de faillite, et on ne voit toujours pas comment stopper la croissance du coût de la santé.
Je ne parle volontairement pas de la chute de l'immobilier, et j'évite soigneusement tout sujet de politique étrangère, au moment où il faut surveiller, pour des raisons diverses, la Russie et ses militaires qui ont des fourmis dans les jambes, la Chine et son communisme atypique, l'Irak, l'Afghanistan, l'Iran, le proche-orient...
(à suivre)
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