- Vous nous avez dressé un portait assez noir de la situation actuelle, reste-t-il néanmoins des raisons
d'espérer ?
- Non.
- Vous êtes fataliste, alors ?
- Pas du tout ! Je voudrais dire aux pauvres -pardonnez mon langage- révoltez-vous, putain, si vous n'exigez pas dans la rue ou par votre bulletin de vote, qu'un coup de balai énergique soit
passé et que la finance mondiale soit enfin régulée, vous en reprenez pour 50 ans minimum, vous verrez bientôt des patrons s'enrichir à nouveau à votre détriment. Il ne tient qu'à vous.
Mais que voulez-vous que je dise ! Ils votent à droite ! Ils ne se syndiquent plus ! Quel masochisme !
- Vous êtes toujours ainsi, en colère, comme aujourd'hui ?
- Oui, absolument, et sans doute pas encore assez, puisque rien ne change. C'est quand même dingue que personne ne descende dans la rue. Que personne n'exige qu'un plan d'action concret,
ambitieux, mettant en place de véritables changements, soit mis en oeuvre. Le capitalisme semble avoir réussi à lobotomiser suffisamment les foules pour qu'elles deviennent amorphes. Electro
encéphalogramme plat. J'ai envie de les secouer, mais je ne sais pas comment. Le capitalisme n'a plus d'ennemis, que des amis et des prétendants.

- Les banquiers ?
- Aucune sanction, c'est la-men-ta-ble. Comme s'il n'y avait pas de coupables ! Mieux, en France, c'est un banquier ayant ses entrées à l'Elysée qui a concocté le plan de sauvetage ! Du
coup, contrairement aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne, l'Etat ne rentrera pas au capital des banques mal en point. C'est une spoliation avant l'heure, car outre Manche les participations
dans les institutions bancaires donneront lieu à plus-value pour l'Etat lors de leur revente, alors qu'en France, rien. Quelle ironie ! Les anglo-saxons plus socialistes que la France !
- Que faudrait-il faire ?
- Le marxisme reste le meilleur outil d'analyse des défauts du capitalisme, il permet un bon diagnostic, mais il bute sur les remèdes. En France, Besancenot bombe le torse en ce moment, mais il
n'y a rien derrière ses « je vous l'avais bien dit que ça finirait mal », pas de plan B. Il ne faut pas casser le capitalisme, il faut l'encadrer, pour son bien, et pour le notre.
Et à défaut, sans doute se décider à mieux répartir la richesse, car il faut remonter aux années 1920 (mauvais souvenir) pour observer de telles inégalités sociales. Je vois mal l'Etat se mettre à faire payer les riches du jour au
lendemain, surtout en France où M. Sarkozy a fait l'inverse en arrivant au pouvoir. S'il n'y a pas de solution du côté de l'Etat, il ne reste plus qu'à se tourner vers les marchés, et, ce sera
bientôt de saison, croire au Père Noël : des augmentations de salaires...Rêvons...
...C'est
le moment idéal, vue la pyramide des âges : les baby boomers partant en retraite, les actifs
qui restent, moins nombreux qu'avant, doivent bénéficier d'un coup de pouce et, ainsi, relancer la consommation.
Quant aux retraités, ils poseront bien assez de soucis par ailleurs : creusement du déficit des régimes de retraite, augmentation des dépenses de santé, pression baissière sur la bourse avec le
retrait progressif de leurs avoirs (pour ceux qui avaient épargné par ce biais dans le but de se constituer une retraite ou un complément de retraite), pression électorale (la loi du nombre) pour
faire peser encore davantage qu'aujourd'hui l'effort financier sur les générations futures.
- Croyez vous au retour du keynésianisme ?
-
J'aimerais y croire, mais il faudra beaucoup d'imagination pour mettre en œuvre une politique de relance : les caisses étant vides avant le krach (contrairement à l'Amérique de
Roosevelt des années 1930), que dire maintenant que le coûteux plan de sauvetage des banques est connu ?
Quoiqu'il en soit, gardons notre sang froid, comme le fait mon collègue suisse Charles Wyplosz :
La crise financière est historique, mais elle n'est ni imprévue, ni
originale. Les cycles de crédit -expansion exubérante suivie d'une chute brutale- sont bien connus. La capacité des grandes institutions financières à exercer un chantage pour obtenir des secours
aux frais du contribuable est également bien établie.
D'un autre côté, sa virulence a surpris et les mesures adoptées sont inédites, en partie parce qu'elles reflètent une meilleure compréhension des mécanismes des crises et les nouvelles leçons
apprises ces derniers mois.
Une première leçon est que l'on ne peut pas euthanasier les grandes banques. La mise en faillite de Lehmann Brothers a satisfait un sentiment naturel de vengeance, mais elle a déclenché une
véritable panique.
Le deuxième leçon est que le traitement de la crise doit être exhaustif. Des mesures partielles et des annonces imprécises aggravent la situation.
Troisièmement, le traitement de la crise doit être international. C'est le maillon le plus faible de la chaîne qui détermine la portée des mesures prises. Si les banques centrales ont su
fonctionner en harmonie, les gouvernements éprouvent de grandes difficultés à se coordonner. Il y sont finalement parvenus à peu près, mais il leur reste encore à prendre les mesures de relance
budgétaire qui, seules, peuvent limiter la récession prolongée qui s'annonce.
Ma dernière leçon est franco-française. Sans être surpris, je suis effaré par l'instrumentalisation idéologique de la crise. Chacun semble plus intéressé à marquer des points dans un débat d'un
autre siècle qu'à contribuer, de manière pragmatique, à éviter le naufrage.
- Un dernier mot ?
- Ma prétendue science est à la portée de tous. La preuve, un type n'ayant jamais fait d'études économiques peut tout à fait décrypter la réalité : je vous conseille celui d'un juriste bien
déboutonné, "undetension", qui tient un blog intéressant. Savez-vous ce qu'il écrivait le 31 décembre 2007 ?
- Non.
- « Sans être devin, on se doute que l'année qui arrive sera, économiquement, mauvaise, dans le scénario le plus
optimiste. »
- Effectivement, c'était bien vu. A votre avis, que
dira-t-il cette année ?
- Rien, tout le monde ne sait que trop que 2009 sera pire.
Comme dit mon ami Nicolas -pas celui auquel vous pensez- ...en route vers
l'inconnu.
traduit du grec par Thomas Téféta
© Makro Ekonomi
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