Rappelons que dans l'intervalle, outre-Atlantique, il y a eu la guerre du Viet-Nam (1965-1975), la fin de la convertibilité dollar-or (1971, les accords de Bretton-Woods de 1944 sont unilatéralement rompus et ouvrent la voie à tous les désordres monétaires, dont l'apogée a été atteint l'an dernier), le Watergate (1974), l'explosion de la navette Challenger (1986), la non ratification par les U.S.A. du protocole de Kyoto (1997), la révolution conservatrice et le règne sans partage sur le terrain idéologique du libéralisme thatchero-reaganien, visant à démanteler tous les acquis de l'Etat-providence, les deux guerres du Golfe... !

L'élection d'Obama fait à nouveau rêver les gens, et semble mettre fin à près d'un demi-siècle d'humiliation des pauvres par les riches.
Pour autant, la différence va-t-elle plus loin que la couleur de peau ? A Haïti, on en doute :
"Les Etats-Unis ! Je ne parle pas ici des individus qui, en tant que tels, ne sont ni pires ni meilleurs que les autres humains, mais d'une machine à protéger les intérêts du capital. Je parle de l'Etat dont on oublie, depuis que certaines gauches refusent d'être à gauche, d'analyser les fonctions, l'une de ces fonctions restant d'être le bras armé et l'instance de structuration de l'organisation sociale et du partage inéquitable des richesses. Dans mon vécu de citoyen haïtien, c'est d'abord cela, les Etats-Unis : l'Etat américain dans l'exercice de ses fonctions traditionnelles, à savoir défendre des intérêts et en combattre d'autres.
(...)je suis encore sous l'effet de la bonne surprise du résultat de l'élection présidentielle américaine. Il n'est guère coutumier que les élans instinctifs comme les positions réfléchies des Etats-Unis coïncident avec les rêves du reste du monde.(...)
Et quel "infantilisme" dans cet "on a gagné" qui envahit les rues du monde. En particulier dans ce désir occidental, européen, de transformer l'élection d'un "Noir" ou d'un "métis" (intéressant que les deux termes soient utilisés pour parler du même homme) en une nouvelle béatitude.
Attitude qui n'est pas sans avoir de similitude avec une aspiration individuelle et collective à la bonne conscience, un spectacle pour l'oubli, exactement à la manière dont l'adoption d'un enfant noir ou "le souhait d'avoir un petit-fils métis" peuvent créer l'illusion d'en avoir fini soi-même ou de vivre dans une société en ayant fini avec le racisme et l'inégalité.
Si Barack Obama est sans doute le Noir (ou le métis, tout dépend de qui parle) le plus visible et le plus puissant de la planète, dans la hiérarchie mondiale des races qui existe de fait, les Noirs ne sont pas soudain devenus les égaux des Blancs.
(...) L'Etat américain et l'extrême droite bondieusarde ont toujours semblé vivre en deçà des Lumières. Et voilà que le porte-parole attitré de l'empire parle comme un citoyen du monde et non comme un géant barbare à la fois gendarme et conquérant, pasteur et prédateur.
(...)Il est (...) envisageable que Barack Obama veuille sincèrement "humaniser" l'empire. Or "l'humanisation" de l'empire conduira forcément à sa mise en danger. Les Etats-Unis ne sont possibles que comme ils sont, en s'imposant comme ils le font. Faire des Etats-Unis un pays comme les autres. En faire un pays frère. Moins américain. Plus humain. Et humain veut dire faible. C'est une faiblesse humaine d'être humble et solidaire. Cette mise en danger-là n'est pas pour me déplaire".
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Lyonnel Trouillot, professeur de littérature et journaliste
extraits d'un article paru dans le Monde du 2-02-09
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