Washington a changé de rhétorique, mais ses objectifs sont constants
Le discours inaugural d'Obama (...) adressé "à tous les peuples et à tous les gouvernants qui nous regardent aujourd'hui" était : "Nous sommes à nouveau prêts à jouer notre rôle dirigeant : Nous n'allons pas nous excuser pour notre façon de vivre ni hésiter à la défendre." Au cours de la campagne électorale, on a souvent souligné que lorsque Obama parlait de "l'audace d'espérer", du changement auquel nous pouvions croire, il employait une rhétorique du changement qui n'avait aucun contenu précis : que devions-nous espérer ? En quel changement croire ?
Aujourd'hui, les choses sont un peu plus limpides : Obama propose un changement tactique qui a pour but de réaffirmer les objectifs fondamentaux de la politique américaine : la défense du mode de vie américain et le rôle prépondérant des Etats-Unis. L'empire américain sera plus humain et respectueux des autres, il préférera le dialogue à l'imposition violente de sa volonté. Si l'administration Bush incarnait l'empire à visage barbare, nous devrions désormais avoir un empire à visage humain, mais ce sera toujours le même empire.
Cependant, pour répondre convenablement aux problèmes auxquels nous sommes confrontés, les Etats-Unis devraient précisément accepter le fait que nous appartenons à un monde multicentrique dans lequel aucune superpuissance ne pourra exercer seule un rôle prépondérant, mais aussi que le mode de vie américain fait partie du problème, si bien que les Etats-Unis devraient, sinon s'en excuser, au moins commencer par le voir d'un oeil critique. Comment ?

Prenons un seul exemple. Le 23 octobre 2008, Associated Press rapportait certaines observations pertinentes de Bill Clinton en personne sur la crise alimentaire mondiale lors d'une réunion des Nations unies à l'occasion de la Journée mondiale de l'alimentation. Le point principal du discours de Clinton était que la crise alimentaire mondiale montre que "nous avons tous échoué sur cette question, moi y compris quand j'étais président", en traitant les denrées alimentaires comme des marchandises au lieu de les voir comme un droit vital pour les pauvres dans le monde. Clinton en imputait la responsabilité non pas aux Etats particuliers, mais à la politique occidentale mondiale au long cours imposée par les Etats-Unis et l'Union européenne, et mise en oeuvre pendant des décennies par la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les autres institutions internationales. Cette politique a contraint les pays d'Asie et d'Afrique à exploiter les terres les plus fertiles pour la production destinée à l'exportation, portant un coup fatal à l'autosuffisance alimentaire de ces pays.
De tels "ajustements structurels" se sont traduits par l'intégration de l'agriculture locale dans l'économie mondiale : tandis que les récoltes étaient exportées, les paysans chassés de leurs terres étaient parqués dans des taudis, devenant de la main-d'oeuvre disponible pour les ateliers clandestins qui assuraient la sous-traitance, et ces pays dépendaient de plus en plus de la nourriture importée. Ils sont de la sorte maintenus dans un état de dépendance postcoloniale et sont de plus en plus vulnérables aux fluctuations du marché - l'envolée du prix des céréales (également causée par l'utilisation des céréales pour les biocarburants) ces dernières années est déjà à l'origine de famines dans plusieurs pays, d'Haïti à l'Ethiopie.
Cette relation avec le tiers-monde constitue une part immanente du mode de vie américain. Clinton a raison de
dire que "la nourriture n'est pas une marchandise comme les autres. Nous devrions revenir à une politique d'autosuffisance alimentaire maximum. Il est absurde de penser que nous pouvons
contribuer au développement de pays dans le monde entier sans renforcer leur capacité à se nourrir par leurs propres moyens".
Nous devons cependant ajouter deux choses ici.
Premièrement, nous devrions noter que tout en imposant la mondialisation de l'agriculture aux pays du tiers-monde, les nations occidentales développées veillent à maintenir leur propre autosuffisance alimentaire en octroyant des aides financières à leurs propres agriculteurs (rappelons que l'aide financière en faveur des agriculteurs représente plus de la moitié du budget global de l'UE) - l'Occident développé n'a en fait jamais abandonné la "politique de l'autosuffisance alimentaire maximum".

Deuxièmement, nous devrions prendre conscience que la liste des produits et des choses qui ne sont pas des "marchandises comme les autres" est bien plus longue : non seulement la défense (comme le savent tous les "patriotes"), mais surtout la nourriture, l'eau, l'énergie, l'environnement en tant que tel, la culture et l'éducation, la santé... Qui déterminera ces priorités et comment, si on ne peut les abandonner au marché ? Ce sont là les vraies questions qui se posent à nous aujourd'hui.

Silvio Berlusconi a fait une remarque de mauvais goût à propos de Barack Obama, disant qu'il était jeune, beau
et bien bronzé - une observation condescendante qui ne voit dans la couleur de peau d'Obama qu'une simple question de style, une excentricité sympathique. Nous pouvons cependant comprendre cette
remarque d'une manière toute différente : certains intellectuels noirs se laissent assimiler par le monde universitaire blanc et libéral, qui les apprécie précisément parce qu'ils semblent être
"l'un des nôtres", des Blancs à la peau noircie. C'est ce que semble être Obama sur le plan politique : un blanc libéral qui s'est fait bronzer".
Slavoj Zizek, philosophe slovène, professeur à l'université de Ljubljana
article paru dans le Monde du 2-02-09
commentaires