
Le philosophe Michel Onfray a été reçu à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy à l’initiative de « Philosophie magazine ». Onfray a écrit un texte magnifique sur ces rencontres, et a percé le personnage avec une rare acuité. Il fait aussi, à l’occasion, preuve d’un humour désopilant (le breakfast surréaliste, cf. infra)
"Je m'arrête sur cette idée étonnante : partir en vacances avec Nicolas Sarkozy ! Un instant, je me suis vu dans un décor de rêve, un endroit méditerranéen, mer et soleil, ciel insolemment bleu et chaleur estivale, certes, mais avec un entourage cauchemardesque : sur la terrasse matutinale, André Glucksmann reprend de la confiture, Pascal Bruckner lui demande le pot, Doc Gynéco se verse du café, Christine Angot attend son tour pour le pain grillé, Alain Minc demande du Nutella, Johnny Hallyday a la bouche pâteuse, et l'on attend le passage de BHL qui rentre du Darfour et repart à Marrakech...
Dans la conversation, il confie qu'il n'a jamais rien entendu d'aussi absurde que la phrase de Socrate : «Connais-toi toi-même». Cet aveu me glace - pour lui. Et pour ce qu'il dit ainsi de lui en affirmant pareille chose. Cet homme tient donc pour vaine, nulle, impossible la connaissance de soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des destinées de la nation française croit qu'un savoir sur soi est une entreprise vaine ? Je tremble à l'idée que, de fait, les fragilités psychiques au plus haut sommet de l'Etat puissent gouverner celui qui règne !
L'exercice politique haut de gamme, à ces niveaux de dangerosité psychiatrique, a plus à voir avec la quête d'une puissance défaillante qu'avec un besoin d'amour, elle paraît plus en phase avec un manque de soi qu'avec une envie d'exister dans le regard aimant d'autrui. Un freudien verrait probablement dans cette tyrannie de la puissance défaillante - qui architecture une existence tout entière - un écho à la castration, donc la menace d'une ombre du père - du géniteur, père réel, aux modèles politiques, pères symboliques, évidemment.
Je me prends à penser : mais que peut désirer ensuite cet homme s'il est élu président de la République, sinon sa réélection ? Et après une éventuelle réélection ?
Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite, morcelée : encore du cynisme sans élégance, toujours des phrases dont on sent qu'il les souhaiterait plus dangereuses, plus mortelles sans parvenir à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas d'autre chemin que dans cette série d'aveux de blessure. J'avance une autre phrase. Même traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d'acides. Cette colère ne fut stoppée que par l'incidence d'une sonnerie de téléphone portable qui le fit s'éloigner dans la pièce d'à côté. Tout en se déplaçant, il répondait avec une voix douce, tendre, très affectueuse, avec des mots doux destinés très probablement à l'un de ses enfants. Le fauve déchaîné tout seul devenait un félin de salon ronronnant de manière domestique."
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